VII — Disparition volontaire
Chapitre VII — La disparition volontaire : quand le groupe choisit
Le chapitre le plus dérangeant du livre, parce qu’il oblige à poser une question que personne ne veut poser : un peuple a-t-il le droit de se dissoudre lui-même ? Et si oui, qui consent ?
Les cas sont nombreux, et ils ne se ressemblent que superficiellement. L’assimilation volontaire des diasporas — les Juifs d’Allemagne avant 1933 qui choisissaient l’intégration, l’école laïque française, le mariage mixte, parfois la conversion. Les langues régionales qui meurent parce que les parents eux-mêmes choisissent de ne plus les transmettre : le breton, l’occitan, le gaélique irlandais. Les sectes qui choisissent le suicide collectif — Jonestown, Heaven’s Gate. Les mouvements antinatalistes ou les névroses écologistes contemporaines qui refusent la reproduction par choix idéologique, au nom de l’empreinte carbone ou de la surpopulation perçue. Le cas de La France insoumise, enfin, comme mouvement politique pour lequel le consentement à la dissolution identitaire du peuple français n’est pas une résignation mais un programme revendiqué.
Position sur les variables : ampleur = variable (de l’individu au peuple entier, selon les cas) ; consentement = consenti.
7.1 — La question du chapitre
Un peuple a-t-il le droit de se dissoudre lui-même ? Et si oui, qui consent ? Les individus qui composent le groupe aujourd’hui, ou le groupe comme entité transgénérationnelle dont les membres futurs n’ont pas voix au chapitre ? Les dirigeants, ou le peuple ? La différence n’est pas triviale.
Le cas français est le plus vertigineux, précisément parce qu’il est contemporain et qu’il échappe à toute simplification. L’immigration de masse et l’intégration européenne sont promues par les classes dirigeantes, contestées dans les sondages et dans le discours public — mais le peuple réélit les mêmes dirigeants. Le consentement est simultanément refusé dans les mots et donné dans l’urne. On ne peut pas dire « c’est imposé contre le peuple » quand le peuple vote. On ne peut pas dire « le peuple consent » quand le peuple proteste. Le curseur tourne en boucle — et cette boucle est elle-même un mécanisme de dissolution, parce que pendant qu’elle tourne, le processus avance.
La question du consentement transgénérationnel est plus vertigineuse encore. Quand la mère bretonne ne transmet pas le breton à son enfant, qui consent ? Elle, certainement. Son enfant, pas encore. Son petit-enfant, qui n’aura jamais eu la possibilité d’apprendre la langue de ses aïeux, et qui, au moment où il pourrait protester, n’aura même plus les mots pour le faire ? Le groupe comme entité transgénérationnelle n’a pas de voix propre, et c’est bien pour cela que la question du consentement, à son sujet, est si piégée. Le consentement au présent est aussi une décision au nom de ceux qui viendront, et qui ne peuvent pas s’opposer.
7.2 — Contre-argument
Le consentement est-il réel, ou fabriqué ? La mère bretonne qui ne transmet pas le breton le fait-elle par choix libre, ou sous la pression d’un appareil éducatif centralisé qui a disqualifié sa langue pendant un siècle, qui l’a punie à l’école, qui a associé son usage à la pauvreté et à la ruralité ? Le suicide de Jonestown était-il un choix libre ou le produit d’une capture cognitive, d’un isolement géographique et social orchestré par Jim Jones ? Les militants antinatalistes consentent-ils librement à ne pas avoir d’enfants, ou subissent-ils une pression idéologique qui a rendu toute autre option inimaginable à leurs propres yeux ?
Le consentement est un curseur, pas un interrupteur — et c’est précisément le chapitre 2 qui donne les outils pour le situer. On peut reconnaître qu’il existe des degrés intermédiaires entre « parfaitement libre » et « totalement contraint », sans avoir besoin de trancher binairement. Ce que la variable « consentement » permet, c’est de dire : dans ce cas précis, le curseur est à tel endroit, et on peut en débattre, mais le débat ne se fait plus sur le fait même de mesurer. C’est déjà un progrès considérable, comparé à la situation actuelle où tout ce qui n’est pas un massacre est hors discussion.