XIX — La boucle
Chapitre XIX — La boucle
Ce livre nomme. Nommer, c’est déjà exercer un pouvoir sur le réel. Le quadrillage proposé — disparition du groupe × consentement — est lui-même un cadre qui pourrait être utilisé pour qualifier de « génocide » des phénomènes que d’autres refusent de nommer ainsi, ou inversement pour déqualifier en « évolution normale » ce que d’autres appellent génocide. L’outil est aussi dangereux que ce qu’il décrit — la seule protection est la transparence de la méthode et la place laissée à la contestation.
C’est pourquoi ce livre ne se termine pas sur un verdict. Il se termine sur un instrument, et un instrument suppose des mains pour l’empoigner. Les sept termes ne sont ni une liste close ni une clé universelle. Ils sont une proposition que chaque lecteur peut, doit, contester — en lui opposant d’autres termes, d’autres axes, d’autres cas. Un vocabulaire ne vit que s’il est repris, discuté, corrigé, augmenté. Le mot-total, « génocide », est mort du contraire : de n’avoir jamais été remis en chantier depuis 1948, et d’avoir imposé son seul poids à tout ce qui lui ressemblait de loin.
La boucle est la suivante. Le livre a commencé par poser un vide lexical comme diagnostic. Il le termine en fournissant un vocabulaire qui le comble. Mais ce vocabulaire, une fois déposé dans le monde, devient à son tour un objet susceptible d’être mal utilisé. On pourra s’en servir pour accuser trop vite, pour exonérer trop commodément, pour instrumentaliser des catégories pensées comme des outils de description. Le seul garde-fou que ce livre peut offrir, c’est sa propre méthode : les trois questions du chapitre 15, la distinction biens/personnes du chapitre 2, le test de l’alternative du chapitre 18. Tant que ces garde-fous sont visibles, les catégories restent contestables — et tant qu’elles restent contestables, elles ne deviennent pas des armes.
Il y a, au fond de ce livre, une conviction que l’auteur ne cachera pas : la compassion qui a besoin du mot « génocide » pour s’activer est une fausse compassion. Elle abandonne tout ce que le mot ne couvre pas, ou elle l’instrumentalise. Elle ne voit les peuples en danger qu’une fois qu’ils sont morts ; elle ne voit les processus qu’une fois qu’ils sont accomplis ; elle ne voit les bourreaux qu’une fois qu’ils ont été nommés par un tribunal. Une compassion qui ne fonctionne qu’à ces conditions est une compassion qui n’a jamais protégé personne à temps.
Le vocabulaire de ce livre ne garantit pas la protection. Il rend seulement le silence inexcusable. C’est peu, et c’est tout ce qu’un livre peut faire. Le reste dépend de ceux qui parleront — et, avant eux, de ceux qui écouteront.
La boucle se referme ici, en laissant l’outil entre les mains du lecteur. À lui, maintenant, de voir ce qu’il en fait.